Audiovisuel & Ecritures

Extrait de "Jeux de... Jeux de vilains" recueil de nouvelles

Mariage.

Ma mère réside à Marseille, alors qu’en vieux garçon, je vis à Toulon. Malgré sa fatigue et son âge, 84 ans, elle a une façon innée de manipuler son monde qui m’a toujours étonné. Là encore, elle a atteint le but qu’elle s’est fixé. Après maints coups de téléphone, elle m’a convaincu de me rendre à Marseille pour assister au mariage du jeune fils de 22 ans de l’une de mes cousines. De vous à moi, je n’avais nullement envie de me rendre à ce mariage, mais comme maman insista tant, j’ai cédé, en pensant qu’elle profiterait de ma venue pour se rendre avec moi à la cérémonie et participer à la fête. En réalité, il n’en fut rien, en mère attentionnée et calculatrice, elle souhaitait que son fils unique vienne se dérider au lieu de rester seul chez lui, à quelques kilomètres de son domicile.

 

Un peu déçu par sa ruse, car je vous le confesse, j’ai horreur de ce genre de réunions familiales, j’ai dû m’habiller pour la cause et me rendre seul au mariage. La maladie de ma mère ne lui permettant pas de sortir et de rester chez elle seule, mon père ne put, lui aussi, assister au mariage et dut rester veiller sur elle. Avant de partir du domicile familial, il me lâche qu’il est content qu’un membre du clan se rende à cette cérémonie, l’honneur de la famille étant en jeu.

 

Engoncé dans un costume étriqué et un chaud manteau qui ne m’allaient plus depuis bien longtemps, j’arrive à la salle. La musique résonne fortement aux abords du parking. Quand je sors de la voiture, mes tympans vibrent, mon souffle est haletant et je ressens une petite oppression au niveau du ventre, mon pantalon est définitivement trop serré. Au seuil de la salle des festivités, la musique rap, poussée au maximum, m’agresse, je grimace alors qu’un des maîtres d’hôtel m’accueille avec un large sourire. Détournant ma tête de cette face de carême aux dents blanches, j’aperçois un certain nombre de convives endimanchés qui, déjà, assaillent les buffets apéritifs. Ma cousine et mère du marié, Muriel, tout sourire, vient à ma rencontre. Elle me déclare qu’elle est heureuse de me voir : elle apprécie à sa juste valeur mon effort. Pour la remercier, je lui offre mon plus beau sourire de bienséance, en retour elle me permet de m’avancer vers les buffets, avant que les morfales d’en face ne me laissent qu’un simple vermisseau, la bise est en vue.

 

Qu’est-ce que c’est que ça ? Un quintal et demi de saindoux, maquillé façon plâtrage, semble se diriger vers moi. A tout hasard, je tente une esquive, mais il n’y a rien à faire, il vient droit vers moi, comme une torpille. L’égout, qui lui sert de bouche, s’ouvre et articule une question :

 

- Tu ne te souviens pas de moi ?

 

Interloqué, je me résigne à lui répondre par une mimique désabusée et elle précise :

 

- Je suis Sarah, la grande cousine de ta mère ! Tu es bien le fils de Viviane ?

- Euh oui ! Balbutie-je, alors qu’elle agresse ma joue fragile en lui infligeant une bise baveuse, imprimant sur ma face une marque rouge indélébile.

- C’est fou comme tu ressembles à ton père !

 

Et allez donc ! Malgré ma cinquantaine bien sonnée et toutes mes aventures pour me démarquer du paternel, je n’arrive pas à me défaire du cliché du fils à papa. Il est certain que je lui ressemble physiquement, mais j’ai tout fait intellectuellement pour être différent de lui. Sans compter que mes rapports avec le père, depuis une certaine décision de ma part, n’avaient jamais été au beau fixe : j’avais trahi le paternel, en refusant de suivre ses traces d’expert-comptable, puisque j’avais plutôt choisi de faire l’artiste en optant pour la création audiovisuelle. Il m’en voulait sûrement encore. Comme ma situation professionnelle et financière s’était actuellement dégradée, il tenait là sa revanche et paraissait jouir de ma condition précaire. En grand seigneur, il m’alloue une aumône juste assez élevée pour ne pas dîner aux restaurants du cœur. Alors être comparé à cet homme me fait toujours plus de mal que de bien.

 

L’un de mes cousins, Antoine, et frère de la mère du marié, me sort des griffes de la grande cousine de maman : il m’attire vers une table où sont étalées des assiettes de sushis et de makis. Je m’empare d’un de ces délices et l’engouffre, quand deux de mes oncles s’avancent vers moi et me font une bise de bienvenue, sans me laisser le temps de digérer la spécialité japonaise. J’ai à peine le temps de déglutir pour faire passer le poisson cru, nappé sur une boule de riz. En contemplant mes tontons, je m’aperçois que je ne suis pas le seul à être attifé de façon ridicule. Mes oncles portent des costumes des années Vingt qui sentent la naphtaline et les serrent férocement. Si, dans le mien, je ressemble à une barrique endimanchée, ils ont plutôt l’air de harengs saur, évadés d’une boite huilée.

 

Tout en digérant un second maki, j’assiste à un défilé de mode des plus folkloriques. Si les hommes se fagotent d’un costume trois-pièces classique où ils sont rarement à leur avantage, il en est tout autrement pour les femmes et notamment pour les plus âgées qui ne se privent pas d’être originales dans la façon de s’accoutrer. Leur robe est souvent coupée dans de lourds tissus, aux motifs chargés, aux coloris vifs qui rendraient sûrement fou un daltonien. Ces robes sont en plus agrémentées d’un large et profond décolleté. Si ce genre de décolleté peut mettre en valeur une poitrine ferme d’une jeune personne, l’effet sur des femmes d’un âge certain est tout autre. Cela pendouille sur leur ventre grassouillet et remue, s’agite comme peut le faire une gelée anglaise rose quand on ose la chatouiller avec une petite cuillère. Sans compter que certaines, voulant à tout prix se faire remarquer en cette prestigieuse occasion, ont affublé leur robe d’une longue, voire interminable, traîne qui fait chuter tout le monde après leur passage. Il y a aussi, portées par de petites femmes maigrelettes, des toilettes composées de plusieurs niveaux de tissus. On aurait cru voir des pièces montées ambulantes. L’affreux mirage se produit sous mes yeux  et j’en arrive à me demander si c’est la femme qui porte la robe ou si c’est la robe qui supporte la vieille dame, avachie par le poids de l’ensemble.

 

Pour me remettre de mes émotions, je m’offre une rasade de Martini, accompagnée de quelques grignotages salés. Il est temps de passer à table.

Muriel, maîtresse de l’organisation de la soirée, a voulu que tout le monde se mélange pour mieux faire connaissance et ne pas se retrouver entre membres d’une même famille. J’atterris à une table où, selon moi, je ne connais personne. Une vieille dame, qui a tout l’air d’être une maquerelle expérimentée, tant sa tenue et son maquillage flirtent avec la vulgarité, est déjà en place. Je constate qu’elle a empilé dans une assiette nombre de petits fours, piochés sur les différents buffets. Elle m’accueille tout en mâchonnant gloutonnement l’amuse-gueule, terme qui prend là tout son sens. Face à elle, il y a aussi installé un couple tout droit sorti d’un comics Book des années cinquante. La jeune fille, je peux l’appeler comme cela car elle ne doit pas avoir plus de trente ans, ressemble en plus maigre à Olive, l’amie de Popeye. Quant à son cavalier servant, à moins que ce ne soit son mari, il ressemble, malgré son jeune âge que j’évalue à trente trois ans tout au plus, au professeur Nimbus, à la seule différence près : il a fortement laqué son point d’interrogation de cheveu. Les autres places sont pour l’instant inoccupées.

 

Gros, gras, pachydermique, le couple, qui vient prendre possession des deux places restantes, a toutes les caractéristiques pour figurer dans un film de Fellini. De peur de rester sur leur faim, en attendant le premier plat, le mari et la femme, ce ne peut être que ça tellement ils sont bien assortis, ont placé devant eux deux plateaux entiers composés de divers amuse-gueule, récoltés sur les différents buffets. Autant en profiter déclarent-ils, en guise d’entame de conversation. Ma jeune Olive, placée tout à côté de moi, en rougit de honte. Pour éviter d’être confrontée au regard du couple de bovins, situé face à elle, elle porte son attention sur le vernis de ses chaussures, tandis que son mari lui murmure à l’oreille un avis sur le fameux duo. La conversation, malgré les efforts de nos deux bons gros, ne démarre pas réellement. Nous nous contentons de nous observer poliment, en insinuant par nos attitudes gênées que le service laisse à désirer, tant il est lent. Le hors-d’œuvre arrive enfin, le traditionnel saumon fumé accompagné de ses deux toasts légèrement beurrés est avalé en deux bouchées par le couple hors-norme, alors que Miss Olive découpe la tranche de saumon en fines lamelles qu’elle porte lentement à sa bouche, en les mâchant longuement. Elle va même jusqu’à porter sa main devant la bouche afin de camoufler son léger masticage. L’âge des cavernes et le 17ème siècle se côtoient, sans pouvoir s’influencer. La maquerelle me fixe avec intensité, puis ose me demander :

 

- Vous ne seriez pas Paul, le fils de Viviane ?

- Tout à fait !

- Je savais bien que je vous connaissais ! Je suis Mireille, son amie, elle venait souvent dans ma bijouterie pour bavarder, quand elle n’était pas fatiguée. Comment va-t-elle ? J’ai appris qu’elle s’était rendue à l’hôpital, ces derniers temps.

- Oh, elle va légèrement mieux, elle est maintenant à la maison. Elle s’y sent nettement mieux que dans les hôpitaux.

- La pauvre ! Mais qu’est-ce qu’elle a exactement ?

- Une sorte de pneumonie qui lui compresse fortement la poitrine, elle tousse énormément et crache sans arrêt.

 

Je sens, en déclarant cela, que je mets tout le monde mal à l’aise alors que les convives terminent leur saumon. Des serveurs viennent me sauver la mise et enlèvent la première assiette. Mireille en profite.

 

- Au fait vous connaissez ma fille, Evelyne et son mari Jean-Christian ?

- Ah non, pas du tout ! Enchanté !

 

Olive et Nimbus sont bien mari et femme et avaient un vrai prénom, je leur souris poliment. Evelyne prend son courage à deux mains et m’explique :

 

- Je me rappelle très bien de vous. Un jour, alors qu’on était chez vos parents, vous aviez mis un disque de rock et vous m’aviez appris à danser.

 

Bouche bée, sans voix, tentant de me rappeler cet instant inoubliable de ma vie, je me demande si j’ai réellement osé faire cela, à une certaine époque insouciante. Miss Evelyne en est sûre, ce rock et ma capacité à le danser l’avaient sûrement marquée à vie. Maintenant, heureusement pour moi, son mari, qui me sourit bêtement, doit, pour mon plus grand soulagement, lui apprendre d’autres sortes de danses. Le canard laqué me sauve. Les bovins s’attaquant à la race des palmipèdes est à nouveau en soi un spectacle mémorable, surtout lorsque la femme, voulant avaler une bouchée, fait déraper son dentier de son orbite. Evelyne, choquée, toussote pour oublier l’incident, mais quand la grasse bonne femme plonge son dentier dans un verre d’eau afin de le rincer, c’est à mon tour d’être révulsé. Je prétexte une envie pressante et quitte la table afin d’aller vers un lieu d’aisance où l’on se rend rarement à deux.

 

Je peux pendant quelques minutes délasser mon corps et mon esprit, même si parfois je le taraude en lui demandant ce que je peux bien foutre ici.

 

A mon retour dans la salle, l’orchestre joue « la danse des canards », une façon de détendre et dégourdir les invités entre deux plats. Pascal, le jeune marié, s’agite sur la scène avec quelques-uns de ses amis. Des enfants de quatre à huit ans les imitent avec grâce. Une farandole s’est constituée et parade, avec une folle énergie, dans toute la salle. Je trouve cela ridicule de gesticuler ainsi, simplement pour manifester une joie commune. Mais qui, dans l’histoire, est le plus ridicule ? Ceux qui se laissent aller à se défouler ou celui qui, trop imbu de sa noble personne, les juge ? Je ne sais quoi penser. Pascal danse avec encore plus de fougue, sous les yeux de sa belle. Ils forment un beau couple, alors que je ne forme qu’un stupide rien. Je le regarde, admire sa forme, compare la mienne et me mets à sourire jaune. Pascal et sa femme vont vivre une aventure aléatoire, mais ils vont la vivre ensemble. Je me revois auprès de Véronique, tout près d’elle, riant avec elle, partageant un repas, dégustant une glace à deux, appréciant son rire clair et fort. Pascal est en transes, Véronique subit, sous mes yeux désemparés, une de ses crises d’épilepsie violente. La femme de Pascal l’embrasse. Je me vois, agenouillé, embrasser la tombe de Véronique. Une larme coule sur ma joue. Une jeune femme au teint clair, à la beauté naissante me fixe, me déstabilisant. Je connais ce visage, cette allure, mais ne peut lui attribuer un nom, un prénom. Antoine, mon cousin, passe près de moi et je lui demande :

- Qui est cette fille, là en face, je crois la connaître ?

- Mais c’est Sophie, la fille de Jacqueline, ta cousine !

- Sophie, la gamine aux joues rondes que j’emmenais au zoo, il y a plus…

- Eh oui, ça grandit et nous, nous vieillissons, c’est la vie !

 

Ouais, comme tu dis ! C’est la vie ! Alors que tout le monde chante, danse, vocifère, se goinfre, je me sens très seul, balancé entre le désespoir et la désillusion la plus complète. A 52 balais, je me trouve là, dans une fête destructrice, seul, vidé, sans avenir, sans revenus réguliers, sans espoir, sans boulot, sans motivation, sans amour, sans Véronique que je n‘ai su aimer en son temps. J’ai envie de crier, j’ai envie de pleurer tout mon soûl, en plein milieu de cette liesse incontrôlable. Il faut, parce que c’est une fête, faire bonne figure, sourire, faire semblant, je ne le peux pas, je ne le peux plus.

 

Discrètement, j’essuie les larmes de mes joues, prends une forte inspiration et, d’un pas alerte, me rends près de Muriel et lui tends l’enveloppe que les parents et moi-même avons garnie d’un chèque pour les futurs mariés. Ma famille a fait ce que les usages préconisent. J’ai rempli ma mission, il est temps pour moi de m’en aller, de fuir cette ambiance joyeuse qui me fout les boules. Muriel me remercie en leur nom, désolée que je m’en aille si tôt. Je lui fais une bise et elle m’excuse. En me dirigeant vers le vestiaire, je tombe sur le couple de bovidés de tantôt, la race charolaise a du souci à se faire. Il faut que je quitte au plus vite ce lieu, c’en est trop !

 

Au volant de ma voiture, tout se bouscule dans mon cerveau : «la danse des canards», une gamine qui me fait une belle risette attendrissante, le dentier que rince la grosse vache, l’air réjoui de miss Olive se rappelant son cours de rock avec moi, Pascal qui embrasse sa femme, Véronique qui rit et me déclare qu’elle m’aime, me donnant des remords, la grande cousine de ma mère qui me déclare que je ressemble à mon père, ma fiche de pointage au chômage, la chambre vide de mon appartement, mon grand lit de solitaire, la route, à peine éclairée, qui longe une falaise. Alors, pour dissiper toutes ces images déstabilisantes, j’appuie sur l’accélérateur… 



11/06/2014
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